Signaux et feux entre les camps républicains...
Publié le 2 Novembre 2025
Abordons un sujet qui à ma connaissance ne semble pas avoir particulièrement passionné les historiens : le moyens visuels de communication dans les armées républicaines.
Du côté des Vendéens, on a beaucoup colporté l’histoire des moulins qui auraient fonctionné comme des télégraphes, signalant ainsi les attitudes à adopter pour les combattants. Tout le monde connaît ces schémas, recopiés moult fois et qui ont fini par devenir une vérité historique :
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Vérité historique popularisée durant la moitié du XIX° siècle par, Jacques Crétineau-Joly dont on connaît la capacité d’inventer des récits. Cette légende sera reprise par Pitre-Chevalier.
Une nuance cependant dans le propos, et qui a pu alimenter cette légende tenace : les écrits de Collinet, armateur aux Sables d’Olonne qui décrit les choses suivantes (1) :
« Lorsque Joli ou Charette, ou quelque autre chef des brigands, méditte un coup de main, il envois à l’avence quelques émissaires en les bourgs qui ont bien tôt mis les femmes aussi a persuader en leurs interets, et insensiblement les hommes, auquel il donne un signale en donnant au dits moulins plus ou moins de voille, les arretant ou les faisant tourné à une heure marqué, le signal muet reprotté (sic) en une demi-heure a une trais grande distance, quand cette ressource leurs a été ottée, ils se sont servi alors d’une corne de bôeuf... »
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On apprend ainsi qu’il y a quelques communications par la voilure des moulins sur la côte où le pays est plat, et cela au début de la guerre, dans un pays qui permettait des contacts visuels évidents. C’est probablement de là et de rumeurs locales que la légende est née.
C’était beau, c’était mystérieux et cela impliquait une ingéniosité des Vendéens supérieure à celle des Républicains. Hélas, trois fois hélas ! La belle légende a du plomb dans l’aile et rien qu’en regardant le paysage du Bocage d’aujourd’hui et en s’imaginant celui de 1793, bien plus touffu encore à l'époque. Evidemment, le nombre de moulins, même en ruines, n’a plus rien à voir avec ce qu’il pouvait être il y a 230 ans mais regardez au moins une carte de Cassini, d’Etat-Major ou des plans cadastraux de votre région. Considérez le vallonnement et la végétation de l’époque.
Maintenant que vous avez vu et réfléchi, pensez-vous vraiment que les moulins pouvaient transmettre des signaux ? Il eût fallu d’abord que les moulins puissent « se voir » les uns les autres depuis assez loin ce qui est rigoureusement impossible, le Bocage Vendéen n’étant pas un pays de montagne mais de collines de faible altitude. On notera d’ailleurs qu’on ne trouve aucune mention dans les rapports républicains du fait que les moulins vendéens auraient pu servir à envoyer des signaux. Si cela avait été le cas, il n’y a aucun doute sur le fait que les républicains auraient largement partagé l’information. Ceux qui racontent par exemple que Westermann a brûlé les moulins pour ce motif n’ont visiblement pas dépouillé la correspondance militaire. Non, les moulins n’ont pas été brûlés parce qu’ils envoyaient de quelconques signaux mais bien uniquement dans le but d’affamer la population. Ce fait est souligné par Haxo dans un courrier du 8 mars 1794 à Turreau où il écrit (2) :
« La guerre continuelle que je fais aux moulins va leur ôter toute ressource dans ce pays. »
Le contenu de cette lettre laisse par ailleurs apparaître clairement le désir d’affamer les population, mais cela fera sans doute l’objet d’une autre étude. Savary, l’avait publiée en occultant de nombreuses phrases démontrant cette idée.
Donc, exit la belle légende des moulins vendéens. Gardons-cela pour les spectacles destinés aux touristes et occupons-nous d’histoire.
Mais pourtant, allez-vous me dire, le télégraphe venait d’être inventé ?
En effet, le télégraphe à sémaphore de Claude Chappe déjà expérimenté en 1791 est testé pour la première fois de manière sérieuse le 12 juillet 1793 sur une distance de 26 kilomètres entre Ménilmontant, Ecouen et Saint-Martin-du-Tertre au nord de Paris. L’essai est concluant et le 25 juillet Chappe est désigné ingénieur du télégraphe par décret. L’idée est sensationnelle et on se demandait comment personne n’y avait pensé plus tôt. Pourtant il y a un bémol à l’invention de Chappe. Voici ce qu’en dit un rapport présenté à la Convention dans sa séance du 1er avril 1793 par Charles-Gilbert Romme et cité par le Moniteur (3) :
« Romme, au nom des Comités réunis d’instruction publique et de la guerre. Dans tous les temps on a senti la nécessité d’un moyen rapide et sûr de correspondre à de grandes distances. C’est surtout dans les guerres de terre et de mer qu’il importe de faire connaître rapidement les événements nombreux qui se succèdent, de transmettre des ordres, d’annoncer des secours à une ville, à un corps de troupes qui serait investi, etc. L’histoire renferme le souvenir de plusieurs procédés conçus dans ces vues ; mais la plupart ont été abandonnés comme incomplets et d’une exécution trop difficile. Plusieurs mémoires ont été présentés sur cet objet à l’Assemblée législative, et renvoyés au Comité d’instruction publique. Un seul lui a paru mériter votre attention. Le citoyen Chappe offre un moyen ingénieux d’écrire en l’air, en y déployant des caractères très peu nombreux, simples comme la ligne droite dont ils se composent, très distincts entre eux, d’une exécution rapide et sensible à de grandes distances. A cette première partie de son procédé, il joint une sténographie usitée dans les correspondances diplomatiques. Nous lui avons faits des objections ; il les avait prévues, et y répond victorieusement ; il lève toutes les difficultés que pourrait présenter le terrain sur lequel se dirigerait la ligne de correspondance ; un seul cas résiste à ses moyens ; c’est celui d’une brume fort épaisse, comme il en survient dans le nord, dans les pays aqueux, et en hiver ; mais dans ce cas fort rare, et qui résisterait également à tous les procédés connus, on aurait recours momentanément aux moyens ordinaires... »
Le procédé de Chappe est réellement révolutionnaire et c’est le cas de le dire. Sauf, qu’il ne fonctionne pas en cas de brouillard et encore moins la nuit...
Un souci arrive bientôt pour Chappe : ses appareils sont régulièrement détruits. Les croyances du « bas peuple » voient dans ces engins des machines infernales mais peut-être aussi et surtout des moyens de communication pour un gouvernement qui est loin de faire l’unanimité... Cependant le 15 août 1794, le télégraphe permet d’annoncer la reprise du Quesnoy et le 30, de celle de Condé-sur-l’Escaut. En une demi-heure, la Convention est prévenue de la victoire contre les Autrichiens entre 15 h 20 et 15 h 50 par 27 signaux. Mais en Vendée, point de télégraphe. La Vendée est cernée par les camps républicains au cours de l’été 1794 mais les Vendéens occupent tout le centre du territoire. Même si l’invention de Chappe avait pu s’y porter, les tours n’auraient pas manqué d’être détruites par les royalistes. Pourtant, les camps devaient nécessairement avoir des moyens de communications. Ceux-ci sont assurés la plupart du temps par des estafettes à cheval mais l’inquiétude du général Valentin au camp de Saint-Ouen-des-Gâts (4) , concernant la liaison avec le camp du Pont-Charron se fait sentir. Le 7 septembre 1794, il écrit à Marrot (5) :
« Nous avons examiné, Barbier et moi tout le terrein et nous n’avons pu rencontrer un endroit propice à établir des signeaux.
Il n’y auroit qu’un moyen suivant moi, ce seroit d’avoir des boîtes à feu et ce seroit la le signal le plus prompt si ont peu les entendre du Pont Charon. Il faudroit en faire l’essay si tu le trouves à propos. Je suis convenu avec le citoyen Barbier que nos patrouilles feroient la jonction à St Vincent Fort du Lay aujourd’hui à dix heures du matin. Tu me donneras tes ordres afin que je change l’heure, ou je la confirme. »
Puis le lendemain, au même :
« J’ai mandé mon camarade, au chef de brigade Deviau, que tu serais bien aise d’établir un signal près St Vincent Fort du Lay, sur les hauteurs de l’Hopitau ou à la Touche, en conséquence je le pries de faire examiner cet endroit. Demain sans doute me repondra (t-il ?) a cet sujet, je n’ai pu encore voir si je pourrois faire passer des ordonnances par Ste Pexine la Réorthe mais demain je t’en rendrai compte. »
Valentin veut donc établir un communication par signaux lumineux en plus des militaires d’ordonnances habituellement employés à cet effet. Bien loin des progrès apportés par les machines de Chappe, les camps républicains utilisent donc le bon vieux procédé des signaux lumineux employé depuis le Moyen-Age et bien avant encore, puisqu’on en parlait déjà dans l’Antiquité. C’est Guillaume Amontons (1663-1705) qui développa ce système. Les signaux sont répercutés de point en point par des observateurs équipés de longues vues. C’est probablement le procédé qu’emploient les camps républicains pour communiquer. Il y a peu de possibilités dans les messages mais les signaux sont visibles de nuit, ce qui est évidemment d’une importance primordiale autour d’un pays hostile, dont on ne sait jamais ni quand, ni comment les combattants vont attaquer. Quels étaient les codes employés ? Il serait intéressant de se pencher sur la question, tout comme sur celle du matériel utilisé. Quelles sont ces « boîtes à feu » mentionnées par Valentin ? Des coffrets de métal suffisamment poli pour être réfléchissants ? Dotés d’un volet occultant la lumière par intermittence ? Des artifices ? De la poudre ? A l’heure où j’écris ces lignes, je n’en ai pas d’idée précise. Peut-être nos lecteurs en ont-il entendu parler.
Nous allons voir à présent où Valentin voulait voir installer ces feux. Il s’agit de l’ancienne commanderie de La Touche et le l’Hôpiteau (ce dernier lieu tirant son nom de la commanderie), lieux-dits dépendant de la Réorthe, non loin des rives du Lay. De l’autre côté, le village de Puymaufrais (6) , au Sud, le gué de Poële-Feu. La Touche et l’Hôpiteau placés sur une hauteur de 57 mètres, ce qui en fait une colline au vu du faible relief du paysage en cet endroit sont respectivement à 6 km à vol d’oiseau environ de Saint-Ouen et 5 km du Pont-Charron.
Les lieux cités sur la carte IGN de Géoportail au nord-ouest de la Réorthe. On distingue La Touche et L'Hôpiteau en haut à gauche de la carte :
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Le camp du Pont-Charron devait nécessairement se situer lui aussi sur une hauteur. Deux possibilités s’offrent à nous. Soit au Sud du Lay, du côté du Lion et de « L’Auberge du Pont-Charron » que l’on voit sur le cadastre napoléonien à 97 m d’altitude, soit plus sûrement, près des anciens moulins des Roches, au Sud-Est de la Tabarière, à 95 m d’altitude, moulins aujourd’hui disparus. Le sud-ouest du Pont-Charron est occupé par un bois et on a par ailleurs du mal à imaginer un camp placé dans la vallée dont les signaux auraient été masqués par la butte du Lion et le bois. Il fallait nécessairement que les signaux fussent visibles depuis la Touche. Quel était l’emplacement exact du camp de Pont-Charron ? Cela reste à découvrir.
La carte d'Etat-Major de Géoportail autour du Pont-Charron avec les moulins de la Roche. Le carré gris symbolise une vigne !
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En feuilletant le tome IV de Savary, on se rend compte que Valentin était loin d’être le seul à se préoccuper de ces communications lumineuses.
En effet, en épluchant la correspondance des généraux, on peut trouver plusieurs mentions de ces signaux.
Le 27 juillet 1794, Beaupuy, chef de l’état-major écrit à Bonnaire depuis Fontenay (7) :
« L’intention du général en chef est qu’il soit établi des signaux par le feu, sur les hauteurs de Bourneau à l’arbre du Gué. Demain à six heures du matin on en fera l’essai.
Tu voudras bien établir de semblables signaux entre la Châtaigneraie et le camp de Chiché. Ce moyen de correspondance peut-être d’une grande utilité au besoin. Tu concerteras les mesures à prendre à cet égard avec le général Legros qui commande le camp de Chiché (8). »
Le 5 août, le même écrit à Guillaume (9) :
« Tes forces ne sont pas considérables... ; établis des signaux ; dans peu de temps on se porte mutuellement des secours. Je t’envoie un officier d’artillerie pour raccorder les feux avec Fontenay, Pont-Charron et les Sables. »
Le 14 août, c’est Vimeux lui-même qui ordonne aux « Généraux de première, deuxième, et troisième division de l’armée, d’établir des signaux par le feu, sur les lignes de correspondance des camps. « Des officiers intelligens seront envoyés pour reconnaître les hauteurs et les sites destinés à établir des feux et des postes pour les garder.
Chaque signal aura deux feux. (10) »
Pour finir, c’est encore Vimeux qui, le 25 août, présente son rapport au Comité de Salut Public, en même temps que son plan de quatorze camps retranchés. Il se dit heureux d’être déchargé du fardeau du commandement de l’Armée de l’Ouest au profit de Dumas, qui comme on le sait ne restera pas, écœuré de ce qu’il apprendra sur la Guerre de Vendée. Vimeux, donc, cite en huitième point des résultats de ses opérations le point suivant (11) :
« Des signaux ordonnés et établis dans plusieurs endroits. »
On comprend mieux ainsi l’empressement de Valentin avec ses « boîtes à feu » entre les camps de Saint-Ouen et du Pont-Charron. Ce type de correspondance, ordonné par Vimeux était nécessaire et sans doute ce dernier avait-il entendu parler du télégraphe. Ne pouvant utiliser ce procédé en Vendée, il avait néanmoins saisi tout l’intérêt de l’établissement de signaux visuels entre les camps.
Reste à savoir à quoi ressemblait l’appareillage utilisé et à en connaître les codes qui, à ce jour ne nous sont pas parvenus.
Richard Lueil
Notes :
(1) AD85 en ligne, 144J, carnet n°15, vue 21/52. Un grand merci à l’ami Vincent Doré de l’association « Vérité pour la Vendée » qui avait découvert cette source, il y a déjà plusieurs années.
(2) AD85, 1 J 2134 (pièce isolée). Publiée également par Savary, tome III, p. 281 et 282 qui en a amputé les traits les plus marquants. L’intégralité de cette lettre, que nous publierons dans un prochain ouvrage, aurait pu à elle seule, donner du grain à moudre aux partisans du « Génocide », s’ils l’avaient seulement recherchée et lue. Malheureusement, entre les effets de manche, et le travail sérieux, il y a souvent un grand fossé.
(3) « Procès-verbaux du Comité d’Instruction Publique de la Convention Nationale publiés et annotés par M.J. Guillaume », tome premier, 15 octobre 1792 - 2 juillet 1793, Paris, Imprimerie Nationale, M DCCC XCI (1891), p. 397.
(4) Annoncé au départ dans le plan de Vimeux camp de « Creil de Bournezeau ».
(5) AD85, 187 J 14. Correspondance du général Marrot.
(6) Puymaufrais a fusionné en 1833 avec Saint-Vincent-Fort-du-Lay pour former Saint-Vincent-Puymaufrais. On connait dans ces lieux, les aventures du curé réfractaire Desplobeins et de son ennemi politique Gauly.
(7) Savary, tome IV, p. 45 & 46.
(8) Le camp intermédiaire de Largeasse, entre Chiché et La Châtaigneraie n’est pas encore établi à cette date. Il le sera en août 1794 par Macors afin de lutter contre les incursions vendéennes du côté de l’Absie, entre les camps de La Châtaigneraie et de Chiché. Vimeux, l’avait à l’origine voulu à Moncoutant. La situation, le plan et les effectifs de ce camp feront l’objet d’une étude ultérieure de l’auteur de ces lignes.
(9) Savary, tome IV, p. 66 & 67.
(10) Ibid. p. 75.
(11) Ibid p. 99.